Un livre splendide écrit par Le Clézio et sa femme qui ont partagé la vie des nomades Aroussiyine dans le Sud marocain. Le texte s'accompagne de lumineuses photographies de Bruno Barbey, qui est passé maître dans l'art de restituer l'âme de ce pays au travers de ses clichés.
“Les Gens des Nuages” est le récit de son voyage avec sa femme, Jemia, dans le grand sud marocain, vers la Seguia El Hamra, et les terres ancestrales de la tribu des Aroussiyine et des Ahel Mouzza, les gens des Nuages, qui ont donné leur nom au livre. Un des moments forts du livre est leur visite de la tombe de Sidi Ahmed El Aroussi, le grand saint soufi, fondateur de la tribu, qu’un génie amena de nuit de Meknès pour échapper à ses persécuteurs, et laissé sur le rocher de Tbeïla, qu’il marqua dans son atterrissage peut être un peu brusque de l’empreinte de ses mains et de ses pieds. Cela se passait vers le IX siècle de l”Hégire, donc approximativement au XV° siècle.
Deux cents plus tard, chassé par les guerres avec les Portugais, son descendant, lui aussi un saint et sans doute un soufi, Sidi Abderrahmane El Aroussi arriva dans la région. Il voyage beaucoup, dans la vallée du draa, le djebel Sagho, le Dadès, et s’installa à Tazzarine.
De la Saguia El Hamra à chez nous, cela faisait de la distance. La Saguia El Hamra, la rivière rouge, c’est une vallée dans cette région du Sahara qui n’est plus espagnol.
Et installé à Tazzarine, Sidi Abderrahmane étudiait, et avançait en sagesse et en sainteté.
Il continuait ses voyages, et parcourait toujours la région. Un jour il partit vers M’semrir, au bout des gorges du Dadès, sans doute pour visiter une femme sainte, qui est honorée là-bas, Mâ Louhou Takfikt.
Mais les choses ne se passent pas très bien, les habitants de M’semrir, les Aït Moghad, ne le respectent pas, ils se moquent de lui et l’insultent. Alors Sidi Abderrahmane fait des miracles. Alors que la sécheresse régnait - déjà - il fait jaillir une source d’eau en demandant à Mâ Louhou de soulever une pierre près de chez elle. Et, après s’être nourri de la viande d’une brebis stérile, il repeuple l’étable en y lançant les os de son repas, qui se transforment en autant de brebis et de béliers. Mâ Louhou profite de l’enseignement de son saint homme comme de ses miracles.
Mais les meilleures choses ont une fin, et au bout de quatre jours, un vendredi matin, Sidi Abderrahmane s’en va, pour regagner la zaouïa qu’il a fondée à Tazzarine. Mâ Louhou a pu lui faire dire d’où il venait, sous le sceau du secret - il semble qu’échaudé par ses problèmes avec les Portugais, ou les Aït Moghad, le Sidi ait voulu rester discret.
Déçus, désemparés, et craignant qu’il ne soit parti à cause des mauvais traitements du début de son séjour, les Aït Moghad, convaincus par les miracles, preuve manifeste de la Baraka, veulent obtenir le pardon du saint. Ils arrachent le secret de sa résidence à Mâ Louhou, et partent à leur tour pour Tazzarine.
Une fois arrivés sur place, ils sont accueillis à la zaouia, et obtiennent leur pardon. Mieux, même, un accord est scellé entre les gens de Tazzarine et les Aït Moghad.
Chaque année, à la date anniversaire, une délégation d’Aït Moghad viendra à Tazzarine, du lundi au vendredi. Ils apporteront des produits de la terre, blé, sucre, troupeaux… et les gens de Tazzarine pendant ces quatre jours, en échange, les accueilleront, et les traiteront bien.
Pourquoi du lundi au vendredi ? Parce que ce sont les jours où le saint se trouvait chez Mâ Louhou, et en souvenir, son âme sort, et apporte la baraka.
La visite des Aît Moghad se fait en deux temps, d’abord ceux de M’semrir et du Dadès, ensuite ceux de Tamtatouchte (près de Imdghas, où se trouve le tombeau de Mâ Louhou).
(crédit Gazette du Chergui - Mezgarne.com) |